La connaissance disciplinée, arbre ou archipel ?

[1] ; modèle utilisé à la même époque par le mathématicien René Thom, qui l’appliquait au développement du vivant, mais qui ne récuserait sans doute pas[2] l’analogie suggérée en 1960 par P. Weiss : « fondamentalement notre connaissance croît de la même manière qu’un corps vivant » (p. 68), surtout si l’on intègre la reproduction dans le processus de croissance du vivant :

« … On suppose que le paysage est inondé sous une nappe d’eau de hauteur C. Le paysage est alors un archipel sinueux, mais aux grands réflexes[3] correspondent de grands passages rectilignes, itinéraires parcourus de bout en bout par des lignes de navigation. Faisons décroître alors la hauteur C de la nappe d’eau ; tous ces passages seront obstrués l’un après l’autre par des cols qui sortiront de l’eau successivement. L’eau se retire dans les vallées où elle forme des fjords tortueux ; C décroissant, on n’obtient plus à la fin qu’une nappe d’eau à contours circulaires recouvrant l’origine, le point germinal, à la cote la plus basse. Lors du développement on a le processus inverse… » (R. Thom 1972, p. 224).

 

Dans cette métaphore, les disciplines enseignables seraient, à un moment donné, représentées par ces « lignes de navigation » que dessinent les vaisseaux cabotant d’île en île au sein de cet archipel de la connaissance, itinéraires « familiers, quotidiens, ordinaires… parcourus des milliers de fois dans les deux sens »[4].

 

Que s’élève ou que s’abaisse alors la nappe d’eau, que disparaissent ou qu’apparaissent des îles ou des vallées, … et voici que… « le sentier tout à coup se perd… De familier et connu, le chemin, le cheminement, et les chemineaux sont devenus étrangers, inconnus, menaçants… Tout a changé… chaque pas en avant est une aventure… L’incertitude n’est plus une menace. Elle est aussi bien une surprise »4. Faut-il s’étonner alors de l’effroi qui nous saisit lorsque s’efface, sur la carte des connaissances enseignables, tel ou tel itinéraire familier à notre génération. Ainsi disparaissent à chaque époque, des disciplines – lignes de navigation sur « cet océan continu partout et sans interruption ni division… (qu’est) le corps entier des sciences » (Leibniz 1690 env.[5]) pendant que d’autres apparaissent sur ces « mers parcourues (d’abord) par quelques bateaux qui s’y aventurent peut-être par hasard », bateaux qui inventent ainsi peu à peu, d’abord en cabotant prudemment, puis en cinglant vers de nouvelles îles encore lointaines, quelques itinéraires qui leur deviendront parfois familiers. Tracés de telles ou telles nouvelles disciplines, « auxquelles les hommes donnent des noms selon leur convenance » (Leibniz1). Les lignes « disciplinées » que l’on connaissait pendant la période antérieure ne disparaissent pas toutes : les grands tracés qui encerclaient le tour de l’archipel scientifique restent souvent praticables ; certes ils ne permettent plus guère de nouvelles explorations, mais ils sont si familiers que les enseignants aiment les décrire : qui leur reprocherait de manquer d’audace ? Les chercheurs bien sûr sont plus curieux, en quête d’étonnements devenant émerveillements. L’exploration qui leur permettra de dessiner les cartes « à jour » de l’archipel scientifique, îles, volcans, hauts fonds, plateaux, et les mille ressources que vont susciter ces nouveaux cabotages, ne méritent-ils pas que l’on prenne quelques risques ? Sans doute s’efforce-t-on désormais de les évaluer en faisant appel à la délibération des sages, hier dans les académies, aujourd’hui dans les comités d’éthique ou les agences d’évaluation des risques ? Mais ces instances sont habituellement fort conservatrices : elles tolèrent parfois la formation de nouvelles disciplines, ou de nouvelles lignes de navigation, au sein de l’archipel scientifique, elles ne les cautionnent jamais. Et rares sont leurs décisions de « fermeture d’une ancienne ligne ». C’est ainsi que l’édition principale du « Grand Robert » (Dictionnaire 1964) présente une liste des « 150 principales sciences », dont la graphologie ou la phrénologie, et qu’il faudra attendre le « supplément » de 1970 pour voir reconnues les sciences sociales. L’immunologie, l’informatique ou l’épistémologie sont peut-être apparues dans les rééditions récentes, mais on peut craindre que bien des « nouvelles sciences » doivent attendre encore quelques décennies avant d’être assermentées par l’usage lexicographique français ! (Sciences du génie, ou de l’ingénierie, sciences de l’organisation, de l’éducation, de la cognition, noologie, sciences de gestion, sciences des systèmes, géosciences, nouvelle rhétorique ou nouvelle dialectique[6]).

 

Qu’importent les dictionnaires et les académies qui ne savent assurer que des fonctions d’archivistes ou de gardiens de musées, dira-t-on. L’important est que les explorateurs soient attentifs aux changements de la géographie de « l’archipel scientifique », et que, percevant des itinéraires et des bifurcations possibles, ils sachent former projet, en méditant assez sur les raisons de leur choix : « L’abeille confond, par la perfection de ses cellules de cire, l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui fait la supériorité de l’architecte le plus médiocre sur l’abeille la plus experte, c’est qu’il construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche », rappelait K. Marx[7]. Construire dans sa tête avant de construire dans la ruche, c’est réfléchir, ne pas « faire de nécessité, vertu » ; c’est expliciter assez à chaque instant ses propres projets, les raisons de son choix entre plusieurs possibles que l’on veut reconnaître, plutôt que de s’abandonner aux jeux indifférents du hasard ou à la croyance en quelque fatale nécessité naturelle. Ainsi, sur l’immense archipel des connaissances en permanente morphogenèse s’auto-éco-re-produisent des lignes de navigation (ou des disciplines) que l’on tiendra d’abord pour dessinées pas à pas, dans une « quête intentionnelle »[8] et dont d’autres plus tard, lorsqu’elles seront qualifiées scientifiques, assureront « qu’elles reflètent une division profonde de l’être » (Platon[9]).

 

La métaphore de l’arbre des disciplines convient aux platoniciens et aux positivistes.

 

Mais les platoniciens ne pourront alors se satisfaire longtemps de la métaphore de « l’archipel de la connaissance », et de la conception contingente et morphogénétique des disciplines scientifiques qu’elle suggère et légitime ; et ils reviendront bientôt à la métaphore positiviste et « structurellement stable » de « l’arbre de la connaissance ». Arbre éternel dont Auguste Comte proposa il y a deux siècles le dessin et le dessein : celui de la « Hiérarchie des sciences positives » établi « en substituant à l’ordre historique, l’ordre dogmatique qui peut seul convenir à l’état perfectionné de notre intelligence »[10].

 

Métaphore de l’arbre qui est vite devenue familière, commode, garante d’un ordre dogmatique dont il a suffi d’affirmer que, « produit du progrès des connaissances », ainsi que le démontre « la loi des trois états » (que nulle évidence n’impose pourtant à la raison humaine), il est aussi garant de ce progrès ; métaphore si familière qu’on a quelque peine encore aujourd’hui à se libérer de son effet hypnotique : elle devient, pour la communauté scientifique, ce cercle de craie tracé autour de « la poule de Kircher » qui ne peut en sortir, « paralysée et incapable de se lever »[11]. La structure de l’arbre est dogmatiquement stable, et elle croit plus qu’elle ne se développe morphogénétiquement : les racines seront la science mathématique, le tronc et les branches principales seront les « sciences des corps bruts » (Astronomie, physique, chimie), les branches secondaires, les rameaux et les feuillages représentant « les sciences des corps organisés : physiologie des corps vivants, animaux et végétaux, physiologie intellectuelle et physique sociale… ou sociologie ». Pourquoi ce surprenant changement de registre pour traiter de la sociologie ? La « distribution rationnelle des principales branches de la science générale des corps bruts… et des corps organisés »[12] incitait à respecter la hiérarchie qui allait de « la physique inorganique » (les branches principales) et de cette dernière à la « physiologie » (les rameaux). La sociologie peut-elle ignorer cette distribution rationnelle ? On attendait une « physiologie sociale », pour raison de symétrie (« Il est donc évident que, pour étudier convenablement les phénomènes sociaux, il faut d’abord partir des lois – physiologiques – relatives à la vie individuelle »4), qui ferait de la sociologie un rameau (voire « un simple appendice »4) de la physiologie. « Symétrie précise qui aurait quelque chose de puéril »[13], déclare pourtant sans vergogne A. Comte qui oublie soudain le caractère présumé rationnel et fondamental de la distribution hiérarchique des disciplines sur « l’arbre des connaissances ». Manifestation classique du « syndrome de Kircher » : la « hiérarchie encyclopédique » dessine un « cercle de craie » autour de la connaissance (un cercle… ici en forme d’arbre !) dont on ne peut sortir. Comme on ne peut remettre en question cette métaphore initiale, on recouvrira cette science qui doit être à la fois celle des « corps bruts » et celle des « corps organisés » d’un voile sémantique : « la physique sociale… (aura) égard, comme il convient, à son intime relation nécessaire avec la physiologie proprement dite »[14]. Chacun voit bien, surtout s’il fait profession de sociologie, que cette pirouette est bien embarrassante, et que sa légitimité épistémologique est difficile à argumenter. L’invention du label « sociologie » pour désigner cette incongrue « physique sociale », à la fois tronc et feuillage de l’arbre de la connaissance, permit longtemps de masquer et d’oublier cette gênante difformité. Mais la discipline « sociologie » supporte encore la réputation de bâtardise que lui vaut cette incongruité métaphorique : produit adultérin de la physique des corps bruts et de la physiologie des corps organisés ! D’aucuns assureront que son humble extraction académique lui vaut au moins une modeste place sur « l’échelle encyclopédique » : certes, tout en bas… mais elle est au moins de la famille… à la différence de ces disciplines « parias » qu’ignore ostensiblement l’arbre institué des connaissances, telles que l’économie politique, la psychologie, l’anthropologie, les sciences de l’ingénierie et nombre d’autres, qui, pourtant contemporaines d’Auguste Comte, furent ostensiblement ignorées et n’ont toujours pas de place autre qu’ancillaire (les disciplines dites d’application) dans « l’arbre des connaissances » ou sur « l’échelle encyclopédique » que représentent et institutionnalisent encore les académies. Humiliation d’autant plus cruelle pour elles que la phrénologie, et sa fille, la graphologie, pseudosciences manifestement charlatanesques ont toujours une adresse sur l’arbre des disciplines (sur le rameau de la « physiologie intellectuelle »).

 

Pas de place dans la vieille forteresse pour les nouvelles disciplines.

 

La seule évocation des nombreuses disciplines officiellement ignorée par l’arbre de la connaissance dessiné par A. Comte en 1828 et enregistré officiellement par les académies dans les cinquante qui suivirent, rappelle, s’il en était besoin, combien le « paysage épistémique » a changé depuis un siècle : l’apparition de tant de « nouvelles sciences » et les transformations internes de tant de vieilles disciplines sont si généralement reconnues que même les institutions académiques en prennent acte : faut-il décompter encore les sections du Conseil National de la Recherche Scientifique ou les commissions du Comité National des Universités ? Physique des matériaux, physique quantique, biochimie, géosystémique, sciences de l’espace, linguistique, cybernétique, mathématique non standard, psychosociologie, sciences de la communication, sciences de la cognition, « philosophie économique qui aurait des allures de sciences »[15], sciences de l’autonomie, sciences de la complexité… la croissance du nombre des disciplines qui apparaissent depuis un demi siècle sans se soucier d’abord de trouver une niche adéquate dans l’arbre des sciences positives est impressionnante. D’autant plus que cet apparent foisonnement n’est pas accompagné de beaucoup de disparitions : les cent cinquante disciplines principales que recensait le Dictionnaire en 1964 ont presque toutes encore pignon sur rue dans les académies ou les universités, même si certaines semblent aujourd’hui bien âgées.

 

Comment se fait-il alors que la métaphore de l’arbre de la connaissance semble toujours aussi prégnante dans les cultures civiques et scientifiques contemporaines ? Elle se prête de moins en moins bien à l’organisation des connaissances que les sociétés et les cultures humaines s’efforcent de discipliner ; (peut-être même ne s’y est-elle jamais bien prêté : l’incongruité épistémique de « la sociologie, physique sociale » en témoigne), et jamais les appels à l’inter et la transdisciplinarité, qu’elle ne permet pas d’entendre autrement que comme des monstruosités (la physio-physique sociale serait une feuille-tronc, et la socio-biologie serait une feuille-branche) n’ont jamais été aussi nombreux ! Certes on comprend bien les arguments corporatistes que fustigeait déjà Goethe dans son avant-propos au « traité des couleurs » : « Nous comparons la théorie des couleurs de Newton à une vieille forteresse que son constructeur commença d’édifier avec une juvénile précipitation ; peu à peu, se pliant aux besoins de l’époque et aux circonstances, il l’agrandit et l’orna, et ayant à la défendre contre les attaques et l’animosité, la consolida et la fortifia… Cependant on continuait à tenir la vieille forteresse en haute estime parce qu’elle n’avait jamais été prise… Ce renom, cette réputation sont encore les siens. Personne ne s’aperçoit que la vieille forteresse est devenue inhabitable… Le bâtiment est déjà vide et gardé par quelques invalides qui très sérieusement se croient bien équipés… Une antique bâtisse menaçant ruine… »[16]. Qu’il s’agisse de la théorie des couleurs de Newton, du tableau synoptique des disciplines d’Auguste Comte, on comprend que les académiciens vétérans et chenus qui se donnent mission de garder cette « vieille forteresse en ruine » ne tolèrent pas volontiers que l’on proclame la vétusté et l’inutilité du bâtiment. N’ont-ils pas , il y a peu, à l’Académie des sciences de Paris, trouvé une judicieuse parade contre les assauts des jeunes Turcs qui en appelle au renouvellement des disciplines ? Renonçant subrepticement à ce qui faisait la gloire de leur forteresse, le dogme de l’unité des sciences positives, unité que symbolise encore l’image puissante de l’arbre des connaissances, ils se sont résignés à limiter leur ambition : au lieu de régner sur l’empire de la science (sur laquelle hier, ils exerçaient leur emprise), ils acceptent de ne régner que sur un modeste musée : non pas le « musée de la science », mais disent-ils drôlement, le musée de « nos sciences ». Les autres disciplines pourront ainsi batifoler ailleurs et ne plus se soucier de faire le siège de cette forteresse vétuste, une forteresse en forme d’arbre. A moins qu’elles ne préfèrent s’établir, elles aussi dans leurs modestes et déjà vétustes « forteresses en forme d’arbre », musées de sciences provinciales, sciences de l’homme ici, sciences de la société là, sciences de l’ingénierie ailleurs, sciences de l’esprit parfois, voire même sciences de l’action. Modestes musées en forme d’arbrisseaux ou de buissons plutôt qu’en forme d’arbre : quelle discipline ici jouera le rôle des racines, et celui du tronc ? Les sciences économiques, les sciences politiques, la sociologie, chacune a de fort bons arguments pour faire valoir son statut privilégié… Le modèle de l’arbre que les sciences des corps bruts veut bien prêter aux autres sciences s’avère bien mal commode. L’économie tente, non sans d’éphémères succès locaux, d’imposer sa primauté sur la sociologie ou sur la linguistique en arguant de sa capacité à se mathématiser, comme ses grandes soeurs consacrées aux sciences des corps bruts. mais son incapacité à maîtriser les développements contemporains de « l’horreur économique » compromet durablement semble-t-il son autorité académique : il est vrai qu’elle entrait dans cet « arbre des disciplines dites sociales » avec un sérieux handicap social : n’ayant pas été inscrite par Auguste Comte dans « la hiérarchie des sciences », à la différence de la sociologie qui, elle, y était tenue à la fois pour une science des corps organisés et pour une science des corps bruts, elle a à payer un fort « droit d’entrée sur le marché des disciplines positives assermentées » !

 

Enfin Popper vint !… : Le salut par le critère de démarcation falsificationiste ?

 

Les difficultés de la cohabitation des diverses sciences des corps organisés (et plus particulièrement des sciences de la société) au sein d’un même arbre de la connaissance autonome et séparé de l’arbre des sciences des corps bruts, n’étant plus passible d’un traitement ou d’un arbitrage « par la sève mathématique qui monte des racines par le tronc », certaines disciplines s’efforcèrent de regagner la maison mère, l’arbre des sciences positives, en acceptant de passer sous les fourches caudines placées par les vétérans qui gardent cette vieille forteresse en forme d’arbre. La science économique s’affichant volontiers discipline positive au moins par ses méthodes, sinon par ses objets, est sans doute la discipline qui a fait le plus d’efforts dans ce sens. Il semblait lui en coûter tellement de céder « à la tentation du sociologisme » ou aux errements de « l’économie politique distinguée » qu’elle préférait souvent reconnaître la suzeraineté des « sciences des corps bruts » (physique et énergétique surtout) et même des « corps organisés » lorsque celles-ci se solidarisent des premières (comme les branches se solidarisent du tronc (biologie et évolutionnisme). Elle crut trouver un appui très solide en se référant au premier « popperisme », celui de la « théorie falsificationniste ». On se souvient du cri de joie de J. Monod introduisant en français en 1973 « la logique de la découverte scientifique » : « grâce au critère de démarcation (ou de falsifiabilité) proposé par K. Popper, marxisme et psychanalyse sont hors de la science… principe essentiel sur quoi s’est édifié réellement et repose tout l’édifice, jamais achevé de la connaissance scientifique »[17]. Puisque les vétérans qui conservent le musée-arbre-de-la-connaissance ont trouvé dans ce premier popperisme un critère qui leur permet de bannir du musée (ou de l’arbre) les disciplines scientifiques indignes, les reléguant aux musées de province, les disciplines relevant des seuls « corps organisés » ne peuvent‑elles tenter de satisfaire ce terrible critère ? Plusieurs essayèrent, et essayent encore. On se souvient de l’exploration proposée par J.C. Passeron s’interrogeant sur « le raisonnement sociologique » et sur son caractère décidément « non popperien »[18]. Le théoricien le plus universellement reconnu de la méthodologie de la science économique contemporaine, Mark Blaug, a récemment encore (1994) rappelé aux économistes l’importance pour leur crédibilité académique de cette référence positive au popperisme : sous un titre provocant, « Pourquoi ne suis-je pas un constructiviste : confession d’un popperien non repenti »[19], il s’est attaché à démontrer que sa « foi en une science économique tenue pour une science empirique » était légitimée par la référence qu’elle permet au principe falsificationniste (« sera dite scientifique une théorie dont on puisse éventuellement montrer ultérieurement qu’elle n’est pas empiriquement vérifiée »). Ce critère méthodologique n’est sans doute pas un critère gnoséologique puisqu’il ne dit rien de la « nature » des connaissances ainsi produites ni de leur relation (arborescentes ?) avec les autres disciplines. Mais puisque les « sciences des corps bruts » prétendent établir le monopole de la méthodologie scientifique assermentée, M. Blaug et les nombreux économistes académiciens qui le cautionnent, raisonnent par symétrie : en nous référant à la même méthodologie, validée par le principe popperien de la falsification, nous témoignons du sérieux scientifique de notre discipline. Certes on ne sait pas encore bien où la localiser dans l’arbre des sciences positives mais on sait qu’elle lui appartient puisqu’elle est nourrie de la même sève… méthodologique, le falsificationnisme.

 

Le raisonnement manque sans doute de rigueur épistémologique, mais il semble qu’il paraisse aujourd’hui encore convaincant à nombre d’économistes. Le fait que K. Popper ait enseigné à la « London School of Economics » constitue sans doute une caution académique rassurante[20].

 

Une investigation un peu plus approfondie de la réflexion épistémologique de K. Popper devrait pourtant inciter les économistes (… et les autres !…) à interpréter avec autant de prudence le principe falsificationniste de K. Popper que la loi des trois états d’Auguste Comte. Une telle investigation a été récemment conduite par D. Wade Hands s’aidant de la publication récente du premier volume des « archives K. Popper » (1994) : il s’y retrouve en particulier un des très rares articles consacrés par Sir Karl à l’économie et aux sciences sociales, publié initialement en 1963[21] : article qui introduit et développe le principe du « rationalisme critique » (la méthode « d’analyse situationnelle » associée au « principe de rationalité » ; « une position très affirmée en faveur du rationalisme critique et contre toute simple approche falsificationniste de la connaissance scientifique », conclut D. Wade Hand qui souligne la profonde évolution de la pensée épistémologique de K. Popper entre 1945 et 1965, lorsqu’il eut à aborder la méthodologie de la recherche en science sociale[22]. Evolution dont les lecteurs du « plaidoyer pour l’indéterminisme » (L’univers irrésolu, Herman, 1984) conviendront aisément, même s’il leur semble difficile de désacraliser le principe falsificationniste qui légitime leur brevet de scientificité garantie.

 

Les disciplines scientifiques : projet plutôt qu’objet de connaissance.

 

Mais alors s’écrieront les économistes brevetés (et nombre d’autres chercheurs en sciences sociales en quête de légitimité académique), qu’allons-nous faire pour témoigner du sérieux scientifique de notre discipline préférée ? Ignoré par le paradigme positiviste et réaliste de l’arbre de la connaissance (l’échelle encyclopédique d’Auguste Comte), et bien en peine de justifier un greffon plausible qui permettrait de rajouter a posteriori nos disciplines pourtant fort vivaces, (qu’elles soient fort anciennes comme l’économie politique ou la rhétorique ou toutes jeunettes comme la cybernétique informatique ou la sémiologie voire la nouvelle dialectique), si nous ne pouvons plus nus servir de l’autorité symbolique du falsificationnisme popperien, qu’allons-nous devenir ? Les vieilles académies vont refuser de nous accueillir et les citoyens vont s’interroger sur la légitimité des connaissances que nous prétendons produire à leur attention… et vont nous mesurer plus chichement encore les crédits de recherche qu’ils nous accordent ! Cette plainte ne monte pas seulement des sciences de la société. Les sciences de l’ingénierie, qui se redécouvrent fondamentales alors qu’on les prétendait « seulement appliquées »[23], et bien des « nouvelles sciences », de la cosmologie à l’écologie par l’immunologie, s’interrogent enfin sur leur légitimité épistémologique. La géophysique convient qu’elle doit devenir une géophysiologie[24] et la mécanique quantique nous propose quelques magistrales leçons de « la nouvelle pensée scientifique »[25]. On pourrait poursuivre longtemps cette énumération. L’aspiration à un renouvellement épistémologique profond auquel nous invitait G. Bachelard dès 1934 dans « Le nouvel esprit scientifique » (« pour une épistémologie non cartésienne ») devient si forte qu’il nous faut l’entendre comme un appel à un renouvellement de nos paradigmes épistémologiques de référence, et, par là même, à un renouvellement de notre modèle de base du système des sciences : le modèle de l’arbre des connaissances semble se déliter ; le modèle de l’archipel des sciences semble se construire… Mais de tels modèles ne se conçoivent pas sans la pression réfléchie de quelques projets culturels. Les disciplines des sciences de l’homme et de la société, comme celles des sciences de l’ingénierie, et plus généralement toutes les inter et les transdisciplines, ont peut-être aujourd’hui une responsabilité originale dans la formation-traduction de ces projets.

 

1967 : J. Piaget, les épistémologies constructivistes et le système cyclique des sciences.

 

S’interrogeant sur les raisons de leur inconfort (voire de leur expulsion) de l’arbre des disciplines positives, elles prennent conscience, avec J. Piaget, à partir de 1967, des raisons proprement épistémologiques, (gnoséologiques et méthodologiques) de leur bannissement de la « vieille citadelle » : si elles n’y ont pas de place, n’est-ce pas parce que les hypothèses fondatrices des épistémologies positivistes et réalistes (qui légitiment, depuis A. Comte, l’organisation hiérarchique du « système des sciences positives ») s’avèrent inutilement contraignantes et cognitivement incongrues aux projets de production de savoir (ou de sens) que les sociétés contemporaines demandent à la science ? En associant une ample réflexion sur « les courants de l’épistémologie scientifique contemporaine » à une discussion des « systèmes de classification des sciences », J. Piaget[26] allait montrer l’étroite dépendance du système arborescent des disciplines positives avec les hypothèses gnoséologiques arbitraires (héritées d’un « cartésianisme primaire »).qui fondent les hypothèses positivistes (ontologie ou dualisme objet-sujet, et déterminisme) ; et il allait montrer qu’une réflexion épistémologique équilibrante sur la compréhension de la connaissance par l’interaction « sujet-objet » invitait à restaurer le rôle d’une hypothèse phénoménologique dans la production et la légitimation du savoir enseignable : « L’objet de connaissance » redevient « projet de connaissance »[27]. Hypothèse gnoséologique au moins aussi plausible que celle des positivismes, qui allait l’inciter à ré-élaborer des « systèmes de classification des connaissances » dont la forme et la fonction vont différer sensiblement de celui de « l’arbre ou de la hiérarchie des disciplines positives ». On sait qu’il proposera un premier système alternatif qu’il présentera comme le « système cyclique des sciences » permettant d’exprimer « les diverses formes de dépendances entre les sciences » et de suggérer de multiples interprétations de ces interactions comprises dans leur caractère à la fois dynamique et dialectique. Conception de l’organisation de la connaissance qui le conduira, peu après, à renouveler le discours académique sur « la situation des sciences de l’homme dans le système des sciences » et à expliciter en des termes neufs « les problèmes généraux de la recherche interdisciplinaire »[28]. Conception du « système cyclique des sciences » qui le conduira à restaurer et à re-formuler les hypothèses phénoménologique et dialectique sur lesquelles pourra s’exprimer le paradigme des épistémologies constructivistes qui va progressivement se redéployer à partir de ces publications de 1967 et 1970, tant en Europe qu’en Amérique du Nord[29].

 

Redéploiement des épistémologies constructivistes que l’on doit à Y. Barel, à E. Morin, à G. Bateson, à H.A. Simon, à H. Von Foerster, à E. Von Glasersfeld, …, qui va susciter, et qui suscite encore une sorte de bouillonnement paradigmatique : dans ce creuset, se forment progressivement quelques modèles plausibles et pertinents des modèles du « système des sciences » par lequel s’articulent les savoirs entre eux et les savoirs et les faire : le modèle cyclique des sciences proposé initialement par J. Piaget a suscité le développement du « modèle spiralé » (« le modèle de l’île volcanique », dont le cratère est « Epistémè » et dont les plages sont baignées par la mer « Empirie »). Dans le même temps se reformait le modèle de « l’archipel des sciences » que l’on a évoqué en commençant cette étude, inspiré peut-être davantage par une réflexion sur les transformations des pratiques modélisatrices. Pour l’une comme pour l’autre de ces métaphores d’appui, l’auto-éco-ré-organisation des savoirs disciplinés qui ainsi se forment et se transforment, implique leur compréhension en terme de « projets de connaissance » et non plus en tant qu’objets à connaître, objets que la nature imposerait à la science de considérer. Redéfinition de l’image culturelle que nous nous formons de nos disciplines en guerre, qui incite à les entendre « comme choses à faire et non à découvrir : ce sont des constructions et non des trésors », ajoutait P. Valéry[30]. Les disciplines enseignables n’ont-elles pas pour vocation de « représenter » plutôt que d’« expliquer », interrogeait-il aussi : « Représentations sur lesquelles on put opérer, comme on travaille sur une carte, ou l’ingénieur sur l’épure… et qui puissent servir à faire »[31] ? Représentation qu’il faut entendre en terme théâtral plutôt que diplomatique[32], dans l’expression desquelles le projet des acteurs jouera un rôle qu’il vaut mieux postuler que nier. La vieille obsession (vieille ? : 200 ans à peine) du modèle réducteur, du modèle simplifié, qui prétend « expliquer » par déduction linéaire (« Les longues chaînes de raisons toutes simples ») par laquelle se sont légitimées les disciplines positives est-elle encore si prégnante ? Devons-nous nous acharner encore à discipliner nos connaissances en référence biunivoque à la discipline ou à l’ordre sévère d’un univers connaissable qui seuls garantissent leur vérité ?

 

Les disciplines scientifiques : projet « de l’esprit se retrouvant dans les actes ».

 

« D’une manière générale, la réalité est ordonnée dans l’exacte mesure où elle satisfait notre pensée. L’ordre est donc un certain accord entre le sujet et l’objet. C’est l’esprit se retrouvant dans les choses »[33] : la méditation provocante de Bergson, depuis près d’un siècle, interpelle les disciplines positives : se définissent-elles, indépendamment du sujet par mimétisme de la discipline ordonnée d’une réalité objet ? Ou sont-elles projets du sujet-connaissant qui les construit poïétiquement pour ordonner ses représentations de son expérience de l’univers connaissable, pour leur donner un sens, voire des sens possibles, dès lors qu’ils sont plausibles ? Les deux thèses sont plausibles, mais la seconde nous semble aujourd’hui plus recevable : non seulement nous nous accoutumons à « la fin des certitudes »[34] (qu’elles soient métaphysiques ou physiques), mais surtout nous convenons pragmatiquement de la faisabilité et de la légitimité des possibles cognitifs. Piaget ne reprenait-il pas la thèse de Bergson en écrivant en 1937, dans « La construction du réel chez l’enfant » : « L’intelligence… organise le monde en s’organisant elle-même »[35] ? Les disciplines dès lors peuvent s’entendre comme et par projet de connaissance, se construisant et se transformant au fil de la genèse de ce projet, dans l’expérience que le sujet connaissant se forme de sa relation au monde. Projet qui, récursivement, se transforme dans cette expérience cognitive, transformant ainsi les savoirs, « disciplines enseignables », qu’il avait construits. Savoirs qui vont se reconstruire, ici par morphogenèse progressive, là par tâtonnements délibérés. A la manière dont se déforment les lignes de navigation qui sillonnent l’archipel scientifique par lesquelles nous les interprétons métaphoriquement : de nouvelles îles et de nouveaux fjords apparaissent ou disparaissent, suscitant, par une progressive morphogenèse, la déformation de quelques lignes de cabotage hier encore familières. D’autres îles dans les lointains de l’archipel, sont parfois rêvées par les aventuriers, qui en tâtonnant, au prix de quelques risques, lancent leur « Santa-Maria » dans ces « aventures infinies » de la science, « aventure extraordinaire dans laquelle le genre humain… s’est engagé, allant je ne sais où » (P. Valéry[36]). Dans cette aventure, la connaissance s’auto-éco-re-discipline, transformant en s’organisant le projet des humains qui la forme. « En changeant ce qu’il connaît du monde, l’homme change le monde qu’il connaît. En changeant le monde dans lequel il vit, l’homme se change lui-même » : la méditation du biologiste T. Dobzansky concluant en 1961 « L’homme en évolution »[37], nous propose en une belle formule un paradigme alternatif à celui de la « loi des trois états » d’Auguste Comte qui légitimait l’organisation hiérarchique et linéaire des disciplines positives (« Ordre et (est ?) Progrès »). Nous pouvons – et peut-être aujourd’hui devons-nous – ouvrir assez l’éventail des « bons usages de la raison »[38] sans le maintenir fermé sur la seule forme de rationalité linéaire, fermée, syllogistique, en restaurant les capacités de l’esprit humain à raisonner récursivement, dialectiquement,… et pragmatiquement : « Toute connaissance acquise sur la connaissance devient un moyen de connaissance éclairant la connaissance qui a permis de l’acquérir »[39] : C’est ce qu’E. Morin appelle « le dialogue trinitaire entre la connaissance réflexive, la connaissance empirique et la connaissance sur la valeur de la connaissance »4.

 

La Discipline : le projet d’une carte sur laquelle on travaille.

 

Ainsi se réinterprètent nos conceptions collectives de l’organisation de nos connaissances en « discipline » : discipline de l’esprit, et non de la nature, conventions délibérées dans les projets en permanente genèse au sein d’une culture qui transforme l’intelligence en se formant elle-même. Disciplines contingentes, comme le paradigme ou le « discours de la méthode » qui les légitime culturellement un moment : « un discours sur la méthode scientifique sera toujours un discours de circonstance, il ne décrira pas une constitution définitive de l’esprit scientifique » rappelait G. Bachelard[40], qui concluait : « la science moderne se fonde sur le projet »[41].

Construire et reconstruire des représentations téléologiques riches de nos projets de connaissance, en restaurant par la modélisation systémique l’expérience modélisatrice multimillénaire de l’inventio-rhétorique et de la topique, et, sur ses représentations actives, développer des formes ouvertes de rationalité téléologique dialectique, récursive, à la fois critique et rusée ou « procédurale (la « logique naturelle », dira J.B. Grize[42]), ces conditions méthodologiques que les épistémologies constructivistes proposent aujourd’hui à notre entendement du système des sciences, s’avèrent aujourd’hui praticables et pratiquées. Lorsque G. Bachelard, en 1934 écrivait « Le nouvel esprit scientifique » (l’année où K. Popper achevait « la logique de la découverte scientifique »[43], les « nouvelles sciences » effectivement nouvelles étaient peu nombreuses et, pour l’essentiel, il s’exerçait à un changement de regard sur les disciplines anciennes sans discuter particulièrement leur organisation mutuelle. Un demi siècle plus tard, plus de cinquante « nouvelles sciences », pratiquement toutes fondées sur un « projet de connaissance » (plutôt que sur un « objet naturel »), ont émergé dans nos cultures et dans nos académies, à la suite de la pionnière « cybernétique, science de la communication et de la commande » : au fil de ce demi siècle, elles parviennent, en tâtonnant, à s’interroger sur la « valeur » épistémique des connaissances qu’elles produisent et transforment et à leur insertion dans le système des sciences par lequel elles s’intègrent dans nos cultures. Exercice certes difficile encore, d’autant plus que les vétérans gardiens de la vieille citadelle positiviste s’efforcent de le décourager dans les institutions d’enseignement et de recherche. Mais pour l’observateur témoin de ce renouvellement de nos paradigmes épistémiques de référence depuis un demi siècle, comment ne pas reconnaître dans cet exercice, la manifestation des « principes d’espérance dans la désespérance » que formulait E. Morin (dans Terre Patrie[44], et en particulier « le principe de la taupe, qui creuse ses galeries souterraines et transforme le sous-sol avant que la surface en soit affectée ». Les épistémologies constructivistes se reforment, les métaphores d’appui plausibles pour interpréter et légitimer le système des sciences apparaissent non seulement acceptables, mais aussi fructueuses, catalysant les reliances et les articulations.

 

Celle de l’archipel scientifique, que l’on a ici privilégié s’avère peut-être aujourd’hui plus particulièrement pertinente pour nous inciter à quelques nouveaux regards sur les transformations en cours de ces « vieilles disciplines » des sciences sociales que sont l’économie ou la sociologie.

 

L’économie politique est aussi une discipline construite à dessein…

 

On ne peut ici que suggérer cette interprétation en observant que la « bonne vieille économie politique » n’est pas née initialement au sein du paradigme énergétique alors en formation à l’initiative des physiocrates à la fin du XVIIIe siècle. Dans sa passionnante « histoire intellectuelle de l’économie politique » J.C. Perrot[45] consacre quelques pages à l’oeuvre de l’abbé Castel de Saint Pierre (1658-1743) et en particulier à son « Projet pour perfectionner le gouvernement des états »… Oeuvre épistémologique, contre laquelle « la physiocratie, assimilant l’économie à une science de la nature », cherchera à « s’immuniser »[46], percevant cette « mutation de l’epistémè » qu’impliquait la constitution d’une nouvelle discipline que l’abbé de Saint Pierre appelait « la science du gouvernement » : « par ces termes, j’entends la connaissance des moyens qui peuvent le plus contribuer au bonheur des familles »[47]. Avec ses amis du « Club de l’Entresol » (dans les années 1720-1730), il va élaborer une conception de l’économie politique entendue comme science du gouvernement dont il a cherché à assurer « la portée épistémologique »[48] ; épistémologie que l’on tiendrait aujourd’hui pour « constructiviste » souligne son biographe avant de montrer combien elle s’écarte de la conception « naturaliste » des physiocrates auxquels nous attribuons trop souvent le monopole de la constitution de l’économie politique[49].

La définition positiviste et réaliste (voire « énergétiste »[50]) de la discipline « économie politique » que nous connaissons et pratiquons depuis deux siècles (et que, curieusement, A. Comte ne voulait pas connaître en la bannissant de son tableau synoptique des sciences positives[51]) ne s’avère-t-elle pas, elle aussi contingente ; avant elle, et, de façon souvent souterraine, en concurrence avec elle, il en était au moins une autre ; tradition non moins légitime, qui nous autorise à reconnaître dans notre relecture de cette vieille discipline, non pas une innovation brutale, mais une résurgence, un « nouveau commencement »[52]. Nouveau commencement dont nous savons trouver les traces dans les redéfinitions de la science économique que nous rencontrons aujourd’hui avec les développements de « L’Economie Politique Evolutive » (« Evolutionary Political Economy »), de la « Socio- et l’anthropo-économie », de « l’économie de la connaissance »… les unes et les autres pouvant peut-être se fédérer en une « science de l’ingénierie socio-économique » dont H.A. Simon s’est fait depuis longtemps le pionnier : « L’économique est une «science de l’artificiel» car elle s’intéresse aux systèmes qui cherchent à s’adapter à leurs environnements afin d’atteindre leurs buts, y compris des buts de survie… Cette adaptation peut être limitée à la fois par la capacité du système à « computer » ce qu’est le comportement raisonnable et par sa capacité à mettre en oeuvre le comportement « computé », comportement qui, mis en oeuvre, l’incitera parfois à modifier les buts par rapport auxquels il est justifié[53]. Ainsi se dessinent peut-être de nouvelles lignes de navigation dans l’archipel des sciences, s’adaptant ou se réadaptant aux nouvelles configurations que suscitent les transformations de ce paysage plus ou moins inondé.

 

Auto-éco-ré-organisation des disciplines : une méditation épistémologique sur la valeur de la connaissance.

 

L’exercice que nous avons à peine ébauché pour les sciences économiques peut et doit bien sûr se conduire avec la même attention épistémologique pour bien d’autres disciplines (et pour celles qui nous concernent davantage ici, pour la sociologie et la psychosociologie, pour les sciences de gestion, pour les sciences de la communication et de la cognition, pour les sciences de l’organisation, de la décision, de l’information, de la computation, comme pour la nouvelle rhétorique ou la nouvelle dialectique…[54].

 

Le lecteur qui attendait l’exposé « clé en main » de l’enseignement de ses disciplines préférées sera peut-être frustré que notre étude s’interrompe sur cette conclusion ? Qu’il soit enseignant ou praticien, s’il a achevé cette lecture, n’est-ce pas parce qu’il n’est pas satisfait des modalités contemporaines de légitimation socio-culturelle des savoirs qu’il enseigne ou qu’il met en oeuvre. Il importait de le conforter dans cette insatisfaction et de lui proposer un changement de regard sur ces savoirs : d’un objet de connaissance à un projet de connaissance. Projet dont nous sommes, pragmatiquement et épistémiquement responsables, que nulle autorité transcendante ne peut nous imposer. Je souhaite bien sûr le convaincre, si ce n’est déjà fait, que le projet d’une intelligence ouverte de la complexité inépuisable de nos rapports à l’Univers me tente plus que le projet d’une connaissance épurée et simpliste. Mais puis-je lui imposer mon projet ? Au mieux je peux supplier qu’il ne m’impose pas le second… en espérant qu’il ne me traitera pas de nazi si je persiste dans mon refus de l’exclusivité de « sa méthode et de sa pensée scientifique… unique », unique et fermée, unique et linéaire[55]. Entendrons-nous alors cet ancestral appel à une permanente méditation épistémologique, qui donnera sens à nos efforts pour comprendre la valeur des connaissances disciplinées que nous formons, que nous enseignons et que nous raisonnons ? Pour ce faire, les pages de Protagoras, Léonard de Vinci, Montaigne, Pascal ou Valéry nous seront au moins d’un aussi grand secours que celles de Platon, Descartes, A. Comte et du Cercle de Vienne.




[1] P.A. Weiss : « L’archipel scientifique. Etudes sur les fondements et les perspectives de la science » (1971, traduction française 1974). Ed. Maloine, Paris.

[2] « Dans cet essai d’une théorie générale des modèles, écrira-t-il en 1972, qu’ai-je fait d’autre, sinon de dégager et d’offrir à la conscience les prémices d’une méthode que la vie semble avoir pratiquée dès son origine » ? R. Thom : « Stabilité structurelle et morphogenèse », éd. W. Benjamin, Reading, Mass., 1972, p. 325.

[3] Si le paysage est celui de la connaissance, ne peut-on entendre ces « grands réflexes » comme des « grandes disciplines » ?

[4] Image empruntée à E. Carneiro-Leao « Pour une critique de l’interdisciplinarité » dans UNESCO : « Entre Savoirs », 1992, p. 346.

[5] Dans « Die philosophischen Schriften », cité par G. Giorello dans « Le système des savoirs », Encyclopedia Universalis, Enjeux, T. II, p. 1042.

[6] Voir « Sur les fondements épistémologiques des «nouvelles sciences» » dans « Le constructivisme », 1994, tome 1, chap. 2.

[7] K. Marx. Le Capital. Ed. Pléiade, T. 1, p. 728.

[8] « Searching is the end » dira H.A. Simon, in « Reason in Human Affairs », Stanford University Press, 1983, p. 70.

[9] Platon. « Protagoras ou les sophistes ». Oeuvres, Ed. Pléiade, T. 1.

[10] « Deuxième leçon du cours de philosophie positive » : « Considérations générales sur la hiérarchie des sciences positives » (1829) : cf. l’édition tel Gallimard (1996) de J. Gange « A. Comte, philosophie des sciences », p. 99. Faut-il souligner qu’Auguste Comte, pas plus là qu’ailleurs, n’argumente ses pétitions de principe, que tant de scientifiques présumés dotés d’esprit critique ont acceptées comme des évidences d’observation » : comment démontrer que « l’ordre dogmatique seul convient à l’état perfectionné de notre intelligence ». L’affaire serait banale si la hiérarchie des sciences positives n’était acceptée comme une croyance sacrée s’imposant à la raison et à la sagesse des académies.

[11] J.P. Cometti, dans « Le philosophe et la poule de Kircher » (1997) interprète cette image de la poule de Kircher due à J. Bouveresse (1984), lequel l’empruntait à R. Musil (1926). Il l’applique à l’exercice de la pensée des philosophes contemporains, mais elle se généralise aisément à l’activité culturelle du citoyen et donc du scientifique ! Comme se généralise la thérapie que propose J.P. Cometti pour traiter ce « syndrome de Kircher » : un changement de regard… ou de métaphore, en observant ce qui se fait et se pense « ailleurs » !!…

[12] A. Comte. Cours de philosophie positive, 2e leçon, p. 109 de l’Ed. TEL Gallimard.

[13] Ibid, p. 110.

[14] A. Comte, ibid, p. 110.

[15] Alain Caillé. Revue du MAUSS, n° 15-16, 1992. p. 11+.

[16] W. Goethe. « Traité des couleurs ». Traduction H. Bideau. Ed. Triades, Paris, 1980 (1993), p. 74.

[17] Préface de J. Monod à la traduction française de « Logique de la découverte scientifique », K. Popper. Ed. Payot 1973, p. 3.

[18] J.C. Passeron. « Le raisonnement sociologique. L’espace non popperien du raisonnement naturel ». Ed. Nathan 1991. p. 12.

[19] « Why I am not a constructivist. Confession of an unrepentant Popperian », in K.E. Backhouse (ed.) « New Directions in Economic Methodology ». Routledge, Ed., London, 1994, pp. 109-136.

[20] K. Popper, s’il « admirait la théorie économique », ne semble guère s’être soucié de la légitimité épistémologique des sciences économiques ; il rappelait qu’il enseignait « la logique et la méthode scientifique » (en général) à la L.S.E.. On retrouve la trace d’une étude de C. Schmidt sur « les relations entre Popper et l’économie », communication au colloque de Cerisy. « Karl Popper et la science d’aujourd’hui » (1981), étude qu’il annonce en note de son avant-propos à la traduction française de « la quête inachevée » de K. Popper (Calman Lévy, 1981, p. 13). Mais les actes de ce colloque (qui ne furent publiés qu’en 1989 (chez Aubier) semblent avoir oublié cette communication annoncée !

[21] D. Wade Hands : « Karl Popper on the myth of the framework : Lukewarm popperians + 1, unrepentant popperians – 1″, Books Review (de K. Popper : « The myth of the framework », Routledge, London 1994), publié dans « Journal of Economics Methodology », vol. 3, n° 2, 1996, p. 317-322). L’article de K. Popper auquel se réfère D. Wade Hands fut publié en français en 1967 sous le titre « La rationalité et le statut du principe de rationalité », dans E.M. Claassen (Ed.) : « Les fondements philosophiques des systèmes économiques ». Ed. Payot, Paris, p. 142-150. Le titre de l’article original en anglais (conférence au Harvard Economics Department, 1963) est « Models, Instruments and Truth : the status of rationality principle in the social sciences ».

[22]« Le principe de rationalité (dans sa formulation la plus large : « les individus agissent toujours d’une manière adaptée à la situation où ils se trouvent »), s’il n’est pas empiriquement réfutable, que pourrait-il être sinon a priori valide ? », interroge par ex. K. Popper dans la version française de son article (E. Claasen 1967, p. 145). Et comme il assure concevoir des situations empiriquement observables dans lesquelles ce principe n’est pas vérifié, il conclut « qu’il est faux ». Mais comme on ne peut s’en passer, assure-t-il, il postulera qu’une théorie réfutée sera fausse non en vertu de ce principe méthodologique de rationalité qu’elle met en oeuvre, mais en vertu des insuffisances du modèle de la situation dans laquelle il s’exerce ! Conclusion passablement arbitraire qui suscitera de nombreuses reformulations du principe de rationalité privilégiant son caractère téléologique que H. Simon proposera à partir de 1973 (interactions fins/moyens et rationalité procédurale).

[23]  Cf. H.A. Simon « Sciences des systèmes, sciences de l’artificiel » (1969 et 1981) : trad. française 1991, éd. Dunod. Cf. chap. 5 et les chapitres 2 et 3 de « Le constructivisme T. 1″, éd. ESF 1994, pp. 45-90.

[24] Voir par exemple l’ouvrage passionnant de Peter Westbroek « Life as a geological force », W.W. Norton Cy, N.Y., 1991.

[25] Le très bel article de Mioara Mugur-Schächter, « Les leçons de la mécanique quantique. Vers une épistémologie formelle » (Le Débat, n° 94, mars 1997, p. 169-192) propose une très remarquable et stimulante réflexion sur cet argument.

[26] J. Piaget (Ed), « Logique et connaissance scientifique » (Encyclopédie Pléiade, 1967) : titre des deux articles de synthèse de l’Encyclopédie, p. 1151 à 1274).

[27] G. Bachelard avait dès 1934, dans « Le nouvel esprit scientifique », campé cet argument fondateur des épistémologies contemporaines : « La méditation de l’objet par le sujet prend toujours la forme du projet », p. 20.

[28] Titre des deux grands articles que J. Piaget rédigera pour la synthèse publiée par l’UNESCO en 1970 sous le titre « Tendances principales de la recherche dans les sciences sociales et humaines » (Ed. Marton – UNESCO) : entreprise perçue alors comme un peu trop en avance sur son temps, mais qui a préparé le terrain sur lequel, depuis 25 ans, commencent à se développer des recherches dites interdisciplinaires épistémologiquement bien argumentées ; même si, paradoxalement, l’UNESCO a parfois semblé revenir à des positions épistémologiques plus timorées : en témoignent certains des articles d’un nouveau dossier consacré par l’UNESCO à « L’interdisciplinarité » (« Entre Savoirs », Ed. Erès, Paris 1992) où l’on peut lire que « l’interdisciplinarité constitue un prolongement analytique de la spécialisation,… encore plus affinée » (p. 23). On frémit… et on se rassure en lisant d’autres articles sensiblement plus ouverts, de S. Vilar ou de E. Carneiro Leao que l’on citait en commençant, par exemple.

[29] On a succinctement présenté cette re-construction des « épistémologies constructivistes » dans le Que Sais-je qu’on leur a consacré en 1995 (cf. en particulier le chap. 3), puis dans une chronique intitulée « Les épistémologies constructivistes, un nouveau commencement », publiée dans « Sciences de la Société » (P.U. Mirail) n° 40-41-42, 1997.

[30] P. Valéry, Cahier VIII, 319.

[31] P. Valéry, Cahiers (Pléiade T. 1, p. 854).

[32] On emprunte cette heureuse métaphore à l’article de J. Ladrière (« Représentation et connaissance ») de l’Encyclopedia Universalis.

[33] H. Bergson : « L’évolution créatrice », 1907, p. 221.

[34] Ilya Prigogine : « La fin des certitudes : temps, chaos et les lois de la nature », Ed. O. Jacob, Paris, 1996.

[35] J. Piaget : « La construction du réel chez l’enfant ». Delachaux Niestlé, 1937 (ré-édition 1977) : « L’intelligence ne débute ainsi ni par la connaissance du moi, ni par celle des choses comme telles, mais par celle de leur interaction, et c’est en s’orientant simultanément vers les deux pôles de cette interaction qu’elle organise le monde en s’organisant elle-même », p. 311.

[36] P. Valéry : « Variété III. La politique de l’esprit » (in Oeuvres complètes, éd. Pléiade, T. 1, p. 1040).

[37] T. Dobzansky : « L’homme en évolution ». Traduction française, Flammarion 1966, p. 391.

[38] H.A. Simon : « Reason in Human Affairs », Stanford University Press, 1983.

[39] E. Morin : « La Méthode, T. III : La connaissance de la connaissance », Ed. du Seuil, 1986, p. 232.

[40] G. Bachelard : « Le nouvel esprit scientifique », PUF, 1934+ ; p. 139.

[41] Ibid, p. 15.

[42] J.B. Grize : « Logique naturelle et communication ». PUF, 1996.

[43] K. Popper : « Logique de la découverte scientifique » (éd. originale en allemand : 1935). Trad. française : Ed. Payot, 1973. Il est intéressant pour notre propos de remarquer que cette même année 1973, H.A. Simon proposait une controverse sur ce thème à K. Popper, dans un article auquel K. Popper ou ses disciples et exégètes n’ont jamais répondu, semble-t-il : « Does scientific discovery have a logic ? », in Philosophy of Science, vol. 40, 1973, p. 471-480 (repris dans H.A. Simon : « Models of discovery », D. Reidel Pub. 1977.

[44] E. Morin et A.B. Kern : « Terre-Patrie ». Ed. du Seuil, 1993, p. 216.

[45] J.C. Perrot : « Une histoire intellectuelle de l’économie politique, XVIIe-XVIIIe siècle ». Ed. EHESS, Paris, 1992.

[46] J.C. Perrot, 1992, p. 57.

[47] J.C. Perrot (1992) cite, p. 50, cette formule qu’il trouve dans un ouvrage de Saint Pierre de 1734.

[48] « La portée de l’oeuvre est épistémologique », souligne J.C. Perrot (1992, p. 49).

[49] J.C. Perrot (1992) : « L’épistémologie de l’abbé de Saint Pierre est constructiviste : elle concerne bien entendu l’ensemble des hommes en société » (p. 52). On ne s’arrêtera pas à l’anachronisme apparent de la formule, en accordant à J.C. Perrot l’intention de « faire image » et de camper en peu de mots deux conceptions épistémologiques délibérément différentes, différence que la légende des physiocrates avait quelque peu estompée.

[50] Energétiste en tant que fondée quasi exclusivement sur un « principe de moindre action » présumé naturel.

[51] J.C. Perrot me suggère un argument pour expliquer ce bannissement : A. Comte se référait volontiers à la pensée et à l’oeuvre de Condorcet dont il se voulait le continuateur. Or, observe J.C. Perrot, « Condorcet professe en même temps une parfaite orthodoxie physiocratique, et une épistémologie qui la dément en tous points » (p. 374) : C’est peut-être cette contradiction implicite qui a incité A. Comte à ne pas s’embarrasser d’une discipline si incongrue ?

[52] Edgar Morin, G. Bocchi, M. Ceruti : « Un nouveau commencement », Ed. du Seuil, 1993.

[53] H.A. Simon : « Methodological foundations of economics ». In J. Auspitz et Al., Ed. « Praxeologies and the philosophy of economics » (Transaction Pub. 1991), p. 25-42. Parmi les textes relativement récents de H.A. Simon développant le même argument, mentionnons par exemple « Why economist disagree » in « Journal of Business Administration » (vol. 18, n° 1, 1988-89, p. 1-19) ; et « Prediction and prescription in systems modeling », in « Operations Research », vol. 38, n° 1, janvier 1990.

[54] Certaines de ces discussions sont commencées dans divers chapitres du tome 2 de « Le constructivisme : les épistémologies », Ed. ESF 1995. La « nouvelle rhétorique » a été réintroduite par C. Perelman dans un traité désormais célèbre publié en 1971 ; la « nouvelle dialectique » a fait, il y a peu, l’objet d’une étude originale de F. Van Eemeren et R. Grootendorst (trad. franç. Ed. Kiné 1996), et l’on doit mentionner le rôle pionnier d’Y. Barel, que j’ai évoqué dans « Sur la «nouvelle dialectique» selon Y. Barel » publié dans « Système et paradoxe, autour de la pensée d’Yves Barel » (Ed. du Seuil 1993).

[55] Allusion à un article d’un membre de l’académie des sciences de Paris dont le nom ne mérite pas de passer à la postérité qui pouvait écrire, en 1996, sans être désavoué par ses pairs, dans un magazine scientifique de grande diffusion, que « le constructivisme est à l’épistémologie ce que le nazisme est à la politique »… (puisqu’il) « sape le positivisme (… afin de…) fonder de nouvelles sciences ».

Laisser un commentaire

Un Blog Dédié Aux Insectes |
kahkah |
lesenergiesrenouvelables |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | oganisation
| SCIENCES PHYSIQUES EN PSI2 ...
| tpe1eres7